La rappel de soi

     Je suivais un jour la Liteyny dans la direction de la perspective Nevsky et, en dépit de tous mes efforts, j’étais incapable de maintenir mon attention sur le « rappel de moi-même ». Le bruit, le mouvement, tout me distrayait. A chaque instant, je perdais le fil de mon attention, le retrouvais et le reperdais.

     Pour finir j’éprouvai envers moi une sorte d’irritation ridicule et je tournai dans une rue à gauche, fermement décidé, cette fois, à me rappeler moi-même au moins pour quelque temps, en tout cas jusqu’à ce que j’aie atteint la rue suivante. J’atteignis la Nadejdinskaya sans perdre le fil de mon attention, sauf peut-être pour de courts instants. Alors, me rendant compte qu’il m’était plus facile, dans les rues tranquilles, de ne pas perdre la ligne de ma pensée, et désirant m’éprouver dans les rues plus bruyantes, je décidai de regagner la Nevsky en continuant à me rappeler moi-même.

     Je l’atteignis sans avoir cessé de me rappeler moi-même et je commençais déjà à éprouver l’étrange état émotionnel de paix intérieure et de confiance qui suit de grands efforts de cet ordre. Juste au coin de la Nevsky, il y avait le magasin qui me fournissait des cigarettes. Continuant à me rappeler moi-même, je me dis que j’allais entrer et en commander quelques boîtes.

     Deux heures plus tard, je me réveillai dans la Tavricheskaya, c’est-à-dire fort loin. J’allais en traîneau chez l’imprimeur. La sensation du réveil était extraordinairement vive. Je peux presque dire que je revenais à moi. Je me souvins aussitôt de tout : comment j’avais parcouru la Nadejdinskaya, comment je m’étais rappelé moi-même, comment j’avais pensé aux cigarettes et de quelle façon à cette pensée j’étais tombé, comme anéanti, dans un profond sommeil.

     Néanmoins, tandis que j’étais ainsi englouti dans le sommeil, j’avais continué à exécuter des actions cohérentes et opportunes. J’avais quitté le magasin de tabac, téléphoné à mon appartement de la Liteyny puis à l’imprimeur. J’avais écrit deux lettres. Ensuite, j’étais encore retourné à la maison. J’avais remonté la Nevsky par le trottoir de gauche jusqu’à la Porte Gostiny avec l’intention de gagner l’Offitzerskaya. Changeant alors d’avis, parce qu’il se faisait tard, j’avais pris un traîneau pour aller chez mon imprimeur dans la Kavalergardskaya.

     Et chemin faisant, le long de la Tavricheskaya, je commençai à sentir un étrange malaise, comme si j’avais oublié quelque chose. Et soudain je me rappelai que j’avais oublié de me rappeler moi-même.

 

Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu.

Un commentaire »

  1. souvenirs19 dit :

    Combien dans le monde actuel
    ne vivent pas avec Conscience…?
    Hyperacuité et Vacuité recherchées
    sont-elles concurrentes ?

    Bon début de semaine Stéphane
    Amicalement, Anne

    Dernière publication sur Je me SOUVIENS... : FRERES ennemis etc...

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